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L'Art Baroque, du mot barroco, dont l'étymologie portugaise désigne une perle irrégulière, signifie "mal bâtie" ou "bizarre" et laisse libre cours à la sensibilité, l'exagération, le déclamatoire grandiloquent. L'art Baroque crée une tension dramatique à partir d'un détail anodin du réel trivial, en force les contours, le distord afin de le projeter dans l'avenir en laissant supposer des signes de métamorphose, s'ensuit une détente. C'est le souci de l'exubérance dans une mise en scène très théâtrale, le baroque montre les passions démesurées; ce sont des excès, de l'illusion, de la complexité dans l'ambiguïté du trompe-l'œil. Le baroque est loquace, il évoque de l'agitation dans une effervescence passionnée, et la douleur terrestre qui se transforme en extase spirituelle. Il met en évidence, sous forme d'allégories audacieuses, des paradoxes qui s'entrelacent. Un artiste baroque est une personne qui sait "abuser de son art". En musique, l'art Baroque succède à la Renaissance vers 1600 et se termine en 1750. L'imagination des écoles italienne et française s'exporte dans les pays d'Europe et d'Amérique latine où des spécificités de styles apparaissent. Le développement des techniques instrumentales des luthiers et des musiciens apporte une sensibilité nouvelle et vient compléter puis dépasser un art polyphonique jusqu'alors vocale. Le Baroque musical est un art de contraste qui se manifeste par une écriture de plus en plus dense. Comparable au langage parlé, il est très articulé

Johann Sebastian Bach
(1685-1750), réalise à la perfection toutes les combinaisons possibles de l'art polyphonique occidental. Il est l'aboutissement de 5 siècles de polyphonie et le point de départ d'un millénaire de musique servant de référence aux différents styles qui s'ensuivent. Il représente l'apogée du baroque et son travail reste inégalé.
Dans la petite ville saxonne de Koëthen, principauté du duché d'Anhalt, Bach a le titre de Kapellmeister de 1717 à 1723. Il dirige le Collegium Musicum, orchestre de 15 musiciens issus la plupart de l'orchestre récemment dissout de Berlin, il est alors altiste et pratique peu l'orgue. Le prince Léopold, personnalité intellectuelle et esprit fort, admire Bach. Des concerts ont lieu tous les soirs, c'est l'époque des compositions profanes (Suites, Partitas, Sonates, Concertos, Fugues…). Ses œuvres pour instruments monodiques (violon et violoncelle) sont imaginées en polyphonie. Cette période est heureuse, il travaille dans une effervescence familiale malgré les décès de la moitié de ses enfants et veille particulièrement à l'éducation de son fils préféré Wilhelm Friedeman (1710-1784). Cette époque passée auprès du prince Léopold est très loin de l'interprétation musicale austère qu'on imagine trop souvent pour sa musique. Cependant, dans la famille Bach, il est de tradition de mettre la musique au service de la religion et ce, depuis la 1ère génération venue de Hongrie avec Veit (aïeul fondateur; meunier et musicien à Wechmar, mort vers 1557). Mais, lassé par la religion calviniste qui considère la musique sans fonction ni rôle spirituels et profondément marqué par le décès de son épouse Maria Barbara (1684-1720), il part pour la cour luthérienne de Leipzig (1723-1750). Ses conditions de travail sont exécrables, il quitte son ami Léopold pour une vingtaine de supérieurs hiérarchiques et un solde misérable. Il reprend l'orgue et se consacre aux compositions sacrées (Cantates, Passions, Messes, Oratorios…).

Lorsque Bach compose entre 1720 et 1726 les "Six Suites pour violoncelle seul", il atteint le sommet des difficultés techniques instrumentales. Si la 1ère Suite est lumineuse, la 3ème est plutôt robuste alors que la 5ème Suite apparaît sombre. Les Suites sont écrites pour le violoncelle de construction baroque établi par Stradivarius (1644-1737). Bach innove dans un style propre à cet instrument le propulsant ainsi devant sa grande rivale de l'époque: la viole de gambe. Il n'existe plus de manuscrit de la main du compositeur. Quatre copies sont préservées, celle de sa seconde épouse Anna Magdalena (1701-1760) étant la plus juste car elle est postérieure à celle de l'administrateur Kellner où des erreurs apparaissaient. Une copie anonyme, ainsi que celle de l'organiste Westphal avec des annotations personnelles sont d'époque de la 2d moitié du XVIIIème siècle. Les Sonates et Partitas pour violon seul (BWV 1001 à 1006) possèdent des annotations de Bach, les Suites pour violoncelle en sont absentes permettant une plus grande inventivité dans l'interprétation. Bach avait dédié les Six Suites au violoncelliste Christian Bernhardt Linigke et au gambiste Christian Ferdinand Abel.

Notre mode d'écriture polyphonique occidental repose sur un principe millénaire: une mélodie et son accompagnement, qu'on appelle aussi l'harmonie. L'harmonie est comparable aux règles de grammaire d'une langue. Le décryptage musical de ces Suites passe par l'analyse du solo et la reconstitution de l'accompagnement. Il est impossible de reconstituer la pensée harmonique exacte de Bach car ses solutions sont multiples et le choix final dépend aussi de l'état psychologique dans lequel se trouvait le compositeur au moment de l'écriture des solos. Néanmoins, la seconde voix que je propose respecte des bases harmoniques avec quelques idées personnelles dans l'esprit du Maître allemand. Fidèle à la pensée musicale de cette époque, j'ai tenté également de me rapprocher des sonorités de l'orgue, instrument de prédilection de Bach.

La "Suite" et ses danses, des formes de musique très recherchée.

La "Suite" est une succession d'airs de danses de l'époque baroque. Les luthistes sont chargés d'accompagner les danseurs lors des bals dans les cours princières. La difficulté d'accorder leur instrument les oblige à utiliser une tonalité unique pour enchaîner rapidement des danses aux rythmes variés. Avec le compositeur Johann Jacob Froberger (1616-1667) la Suite possède 4 danses: Allemande-Courante-Sarabande-Gigue. Bach complète cette succession par un Prélude et des doubles intermèdes. A son époque ces danses ne se dansaient probablement plus, et c'est seulement au début du XXème siècle qu'on a commencé à les interpréter. La 5ème Suite a d'abord été composée en sol mineur pour le luth (BWV 995), transposée en do mineur pour le violoncelle (BWV 1011), Bach propose de désaccorder d'1 ton la corde aiguë (scordatura).
Le Prélude, du latin Prae et Ludo ("qui précède" "jouer") est l'introduction de la Suite; ce n'est pas une danse, il a pour but de vérifier l'accord de l'instrument. Chez Louis Couperin (1626-1661), le Prélude est écrit sans barres de mesure, donc librement improvisé, la durée des notes est approximative car elles sont écrites sans rythme permettant à l'interprète une liberté d'expression. Chez Bach, dans chaque Prélude, la pulsation s'arrête pour laisser libre cours à plusieurs cadences tenues sur une longue pédale harmonique [8]-[15]. C'est dans cette forme de musique que s'exprime le mieux l'alternance baroque des tensions et des détentes [1], soulignée par les changements de tonalités.
L'Allemande, danse appelée "pièce de tombeau" [17], est dédiée à la mémoire d'une personnalité. D'origine souabe, elle est mentionnée vers 1550 dans l'Orchésographie (1589) de Thoinot Arbeau comme une "danse pleine de médiocre gravité, familière aux allemands". L'Allemande change de caractère à l'époque de Bach, le naturel de l'improvisation est permanent. Elle se rapproche alors de l'improvisation du Prélude, et ne contient aucun pas obligé. Les Allemandes des 6 Suites sont ainsi faites à l'exception de celle de la 3ème suite qui est enjouée [9].
La Courante est décrite comme une danse élégante de mesure ternaire faisant appel à des sauts et des figures improvisées en diagonales aux phrasés irréguliers. Elle apparaît pour la première fois avec le compositeur Claude Gervaise (1525-1560) dans ses "Danceries" (1550). Deux versions se distinguent: une Corrente italienne [3] avec un pas marqué sur les premiers et deuxièmes temps dans une allure vive, et une Courante française [18], moins rapide, plus noble et majestueuse.
On trouve la première trace de la Sarabande à Panama vers 1540. La "Zarbanda" voyage en Espagne par l'Andalousie et s'imprègne de sonorités mauresques. Jugée comme impudique, Philippe II la fait interdire. Elle est à cette époque enflammée, sensuelle et rapide. Arrivée en France, Louis XIV l'oriente vers une version lente et gracieuse avec un pas glissé sur le deuxième temps [4]-[11]. Le cardinal Richelieu (1585-1642) aurait dansé une Sarabande devant son adversaire de l'époque, l'infante d'Espagne Anne d'Autriche (1601-1666).
Le Menuet, la Bourrée et la Gavotte sont des intermèdes galants et agrémentent le ballet. Le Menuet est une danse à trois temps au tempo modéré, joyeux et gracieux [5]. Originaire des bransles du Poitou ou de l'Anjou, le menuet est formé d'un seul pas avec variantes et figures obligées. Cette danse est doublée, avec répétition du premier menuet (Da Capo), sans les reprises après le second menuet [6]. C'est une des danses préférées du Roi-Soleil, le Menuet supplante la Courante sous son règne. En fin de règne, le Menuet devient une danse plus lente, le roi souffrant d'arthrose.
La Bourrée est une danse populaire de la Basse Auvergne, on la trouve mentionnée en 1615 dans le "Syntagma Musicum" avec Michael Praetorius, puis plus tard chez Purcell. Rousseau et Corneille la décrivent comme une danse à 2 temps, gaie et vive, elle est proche de la Gavotte.
La Gavotte est une danse populaire française du Lyonnais ou de la région de Gap. On la retrouve ensuite en Angleterre puis dans toute l'Europe. C'est une danse de société à 2 temps qui se donne en ligne [20] puis en cercle [21]. À la fois gracieuse et élégante d'une grande tendresse, son pas est utilisé comme "jeu du baiser" ou "jeu du bouquet".
D'origine anglaise, la Gigue [22] est rapide, c'est une des trois principales danses de la musique populaire irlandaise. Cependant, Bach semble dans ses Suites s'orienter vers un style français, le caractère de chacune ressemble à des danses de marin [7].
La Fugue est une forme d'écriture d'époque contrapuntique d'origine médiévale exploitant le principe de l'imitation. On désigne, à partir du XVIIème siècle du nom de "fuga"(fuir, en latin) un thème qui fuit d'une voix à l'autre. Bach utilise cette forme de musique comme clef de voûte de son écriture. Dans cette Fugue [16], on relève 7 hémioles (2 mesures à 3 temps, transformées en 3 mesures à 2 temps) doublées dans les 2 voix réunies, et 4 hémioles séparées entre elles. Cette Fugue évolue dans une grande progression représentée par un crescendo général, se poursuit plus enjouée par une grande cadence pour conclure majestueusement sur un accord majeur.

Bach avait écrit ces Suites pour le violoncelle baroque et non le violoncelle romantique tel que nous le connaissons actuellement. Les violoncelles signés Stradivarius et de construction baroque à l'origine ont été par la suite transformés en violoncelles romantiques, ainsi beaucoup de différences sont apparus entre ces deux instruments.
Robert Schumann (1810-1856) avait harmonisé la 3ème Suite, et le violoncelliste Paul Bazelaire (1886-1958) a fait le même travail dans l'intégralité des Suites. Dans ce présent enregistrement, les 2 versions des solos sont à l'identique, dans la version en duo la seconde voix* a été superposée à la 1ère voix.